Ayoub Neghliz : « C’était la plus belle des finales »

Karaté : l’équipe de France Kata médaillée d’argent aux Mondiaux

Ayoub Neghliz

5 mois après son titre de championne d’Europe, l’équipe de France Kata a remporté une magnifique médaille d’argent aux Mondiaux de Linz (26-30 octobre), seulement dominée par le Japon dans une finale de haute volée. Son entraîneur Ayoub Neghliz revient sur la meilleure performance tricolore depuis 2008.

 

Par notre envoyé spécial à Linz (Autriche), Ludovic Mauchien

 

Elle était de toute beauté, cette finale. Même les réfractaires du Kata auraient apprécié. Ou alors, il faut qu’ils se mettent au Taekwondo. Mais, pour les amoureux du Karaté, il était hors de question de la manquer.

France vs Japon. Champions d’Europe vs champions d’Asie. Shotokan vs Shito ryu. Jeunesse vs expérience. Tout était réuni pour une opposition de classe et de style. Même leurs entraîneurs sont aux antipodes. D’un côté, la nouvelle vague avec Ayoub Neghliz, champion du monde par équipe en 2008. De l’autre, Tsuguo Sakumoto, héraut d’Okinawa, triple champion du monde individuel dans les années 80.

Tout opposait ces deux trios, sauf le talent et la finesse de l’art, la beauté du geste et la maîtrise de l’espace. Les Français avec Kanku Sho, les Japonais avec Anan, ont captivé l’assemblée.

 

« Ils ne se sont pas dégonflés »

 

A la finale, ce sont les Japonais (Arata Kinjo, Takuya Uemura, Ryo Kiyuna) qui ont été déclarés vainqueurs (5-0). Mais, pour leurs 1ers Championnats du monde, Enzo Montarello (22 ans), Lucas Jeannot (23 ans) et Ahmed Zemouri (23 ans), qui s’est fait un claquage à l’ischio-jambiers lors de l’échauffement (!), ont marqué leur territoire et les esprits.

Leur coach Ayoub Neghliz revient sur ces Championnats du monde qui ont vu son équipe dominer l’Allemagne avec Goju Shiho Dai (4-1), l’Italie avec Unsu (3-2) et, en ½ finale, les Egyptiens avec Goju Shiho Sho (3-2).

 

Une médaille d’argent pour une 1ère participation, vous devez être satisfait ?

Oui, je ne suis vraiment pas déçu. Je suis content de la performance des garçons. Dans la même année, ils sont champions d’Europe et vice-champions du monde. C’est une belle saison. Ils sont jeunes. C’étaient leurs 1ers championnats du monde. Ils s’inclinent sur plus forts qu’eux, même si ce n’est pas l’équipe japonaise que l’on attendait. Mais ils ne se sont pas du tout dégonflés en finale. Ils sont allés les chercher.

Malheureusement, ils étaient un tout petit peu plus crispés que d’habitude, même si j’ai essayé de faire l’abstraction de l’enjeu. Et, en plus, une blessure d’Ahmed est survenue à l’échauffement. Il se fait un claquage (à l’ischio-jambiers). On le strappe. Il n’est pas à 100%, même s’il y est allé.

 

« Les Japonais méritent leur victoire »

 

Pensez-vous que cela a pu déstabiliser ses partenaires ?

Il n’en a pas trop parlé. Il ne voulait pas. Mais cela a pu les déstabiliser quand même. Il y a des regards qui ne trompent pas. Je pense qu’ils étaient un peu perturbés parce qu’ils pensaient que leur camarade n’était pas à 100%. Mais il ne faut pas se cacher derrière ça.

En étant super objectif, les Japonais sont devant nous. Il n’y a pas forcément une grande différence. Mais, sur ce championnat, ils étaient les plus forts. On est à notre place.

5-0 est un score logique. Si la France l’avait mérité, elle aurait pris des drapeaux. Mais ce n’est pas un 5-0 sévère. Cela se joue sur de petites différences dans la tête de chaque arbitre.

Je crois aussi que c’était la plus belle des finales, le champion d’Europe contre le champion d’Asie. Les Japonais méritent leur victoire et les garçons n’ont pas démérité. Je pense clairement que l’on avait les deux meilleures équipes actuelles dans cette finale.

 

« Une prise de risque des Français »

 

Les Japonais étaient supposés être plus forts sur le Kata. Pensez-vous que cela a été le cas ?

Non. Je pensais effectivement que les Japonais seraient devant sur le Kata. Et cela n’a pas été le cas. Les Français se sont vraiment bien battus avec un Kanku Sho bien réglé, même s’il y a des petites différences techniques qu’il faudra revoir, des coups de pied mal exécutés… Même si Ahmed ne pouvait faire tous les coups de pied à fond. Mais il y a une prise de risque des Français par rapport à l’exécution d’Anan par les Japonais.

 

Vous espériez faire une éventuelle différence avec le Bunkaï. C’est plutôt l’inverse qui s’est produit. Le Bunkaï des Japonais vous a-t-il surpris ?

Effectivement, on pensait faire la différence sur le Bunkaï. En tout cas, c’est là que j’attendais la faille des Japonais, surtout en précision. Je savais que cela allait se jouer sur la précision et les exécutions, notamment de coups de pied.

Il n’y a pas eu de loupés chez les Français mais les Japonais ont été d’une précision encore plus grande, plus que celle que j’attendais. Ils vont encore plus loin dans la distance. Je pense à ce coup de pied similaire à un Maegeri. Il est percutant. Il le touche vraiment au visage. A un moment donné, il va falloir aller dans ce sens.

Ils ont été crescendo. Ils prennent l’ascendant sur un saut assez aéré, assez ample. Ca a réveillé le public. Derrière, Kiyuna, le double champion du monde individuel, enchaîne un Ushiro Ura Mawashi en pleine tête. Il est super bien frappé. En plus, il est claqué. C’est ce qui a fait la différence sur le Bunkaï.

 

« Il faut qu’on reconnaisse le Kata »

 

Qu’est-ce qu’un bon Bunkaï ?

Je trouve que ce sont des Bunkaï qui ne tendent pas vers le show, ce que l’on voit souvent avec les Egyptiens et parfois les Italiens. Des Bunkaï « show ». Les arbitres n’y sont pas forcément attentifs.

Il faut rester dans la réalité, dans l’exécution parfaite du Bunkaï. Il faut qu’on reconnaisse le Kata. Les Français comme les Japonais l’ont fait. Quand je vois l’exécution des Japonais, je sais où ils sont dans le Kata. Et leurs exécutions sont bien réalisées en termes de précision, d’amplitude gestuelle, etc. Ils ont été un tout petit poil plus proche de l’action, du but, que nous.

 

Quel travail va-t-il falloir effectuer pour les dominer à l’avenir ?

Il faut des individualités fortes pour gagner en équipe. Il faut déjà progresser individuellement. J’exige donc un travail individuel quotidien en Kata. En Bunkaï, je pense qu’il faut garder cette assise, le travail qui a été effectué. Mais on doit aller plus loin dans la recherche.

Quelques projections sont à modifier. Il faudra aussi enlever certaines choses. Je veux revoir tout cela à tête reposée, après une bonne analyse vidéo. Il faut continuer le travail et aller de l’avant. On ne doit pas tout changer. Tout n’est pas à jeter. Mais je veux que la France continue à progresser en proposant des choses.

Les Japonais ont proposé quelque chose de nouveau à ces Mondiaux avec, notamment, des saisies au niveau des oreilles jamais vues auparavant. Il faut proposer des choses nouvelles pour rester performant. On doit faire évoluer la prestation.

 

« Ils n’étaient pas imprenables »

 

L’équipe japonaise est à maturité. L’équipe de France est jeune. La marge entre les deux équipes peut-elle s’amoindrir rapidement ?

Elle peut se réduire. Le souci est que les Japonais sont capables d’avoir une équipe plus jeune et aussi performante. Je pense à celle qui était présente aux Championnats du monde Universitaires (en août). Ils avaient une moyenne d’âge de 19-20 ans et ils ont été aussi performants, voire plus, que celle-là. Ils sont vraiment très forts !

Mais j’essaie surtout de me concentrer sur la performance des Français car on a encore des choses à améliorer avant d’envisager de gagner contre les Japonais. Clairement, ce n’était pas la grosse équipe japonaise que l’on a vu par le passé. Ils n’étaient pas imprenables. Malgré tout, cela leur a suffi pour être devant au classement, devant la France, l’Espagne et l’Italie.