Alexandra Recchia : « A la recherche du geste parfait »

Karaté : championne d’Europe et avocate / Episode 2 : côté coeur

Alexandra Recchia Adidas Karate

Côté cour, elle vient d’obtenir son diplôme d’avocat et a commencé à exercer. Côté cœur, elle a refusé un plein temps pour le Karaté. Pourtant, à 27 ans, Alexandra Recchia aurait pu s’arrêter sans rien regretter. Elle a tout gagné !
Ce devait d’ailleurs être ses derniers Mondiaux. Elle voulait privilégier son boulot. Mais elle a finalement rempilé au Dojo. Elle n’aimerait pas manquer ses 1ers JO.

Pour l’heure, Maître Recchia prépare sa défense, pour mieux contre-attaquer aux Mondiaux de Karaté. La championne d’Europe 2016 est fin prête à frapper. Et cette année, elle n’a rien raté…

By Ludovic Mauchien

 

Elle est avocate depuis le 4 octobre, jour de l’officialisation de son prestigieux CAPA, le certificat d’aptitudes à la profession d’avocat. Un diplôme qui clôture 10 années universitaires, aux horaires souvent aménagés pour parfaire aux exigences du haut niveau.

Il lui reste à prêter serment pour exercer. Mais, pour l’instant, elle n’a pas le temps. Elle a un championnat du monde à préparer. Elle a déjà refusé un salariat à plein temps pour ne pas compromettre son talent.

Elle devait même arrêter le Karaté. Elle l’avait annoncé. C’était sans compter sur les JO. Le Karaté sera représenté à Tokyo. Elle ne privilégiera pas le côté pro. Elle va continuer.

Pour l’heure, Alexandra Recchia se prépare à reconquérir le titre de championne du monde (-50 kg). Elle serait même la favorite du tournoi. En marge de ses études, elle a repris de l’amplitude. En mai dernier, elle redevenait championne d’Europe en dominant la championne du monde, la Turque Ozcelik, en finale.

Sacrée championne du monde en 2012, en individuel comme en équipe, la Française n’a qu’une pensée : tutoyer à nouveau la plus haute altitude. Et, même à mi-temps, Elle ne fait rien à moitié…

 

« Ils ne nous ont pas ménagés !… »

 

Comment s’est déroulée ta préparation ?

Plutôt bien. J’ai pris un bon mois d’arrêt après les Championnats d’Europe, pour souffler, récupérer de l’énergie, profiter de mes amis, vivre un petit peu, tout simplement.

J’ai réattaqué début juillet avec les stages de l’équipe de France. On a fait beaucoup d’oppositions, de combats… Ils ne nous ont pas ménagés ! Mais tout s’est plutôt bien déroulé.

J’ai eu un début de mois de septembre difficile. 2 compétitions, 0 médaille. Je m’étais habituée à mieux en 2016 ! Ce sont aussi les aléas du sport.

 

Tu as des circonstances atténuantes…

Septembre était une période compliquée pour moi. Je devais réviser mes oraux pour le CAPA (le certificat d’aptitudes à la profession d’avocat). Je n’avais pas forcément la tête entièrement au Karaté. Quand je ne suis pas à fond dans quelque chose, cela pêche de suite.

Tant pis pour moi. J’ai fait le choix de me concentrer à fond sur le CAPA. Je l’ai eu (officiellement le 4 octobre). Il me restait alors 3 semaines et demie pour me focaliser uniquement sur le Karaté.

 

« On a toujours un peu de doutes »

As-tu connu le doute ?

Oui, on a toujours un peu de doutes, c’est normal quand on ne réussit pas comme on en a l’habitude. Mais j’ai toujours eu des préparations de championnats du monde assez délicates et difficiles, avec un double objectif. J’ai toujours su rebondir et être présente au bon moment, pourquoi pas là ?

Je reste sur une belle année 2016 qui m’a amenée beaucoup de confiance, beaucoup de médailles…

Je m’inquiète parce que c’est dans ma nature, parce que je suis stressée, parce que j’aime être bien à l’entraînement, parce que j’aime bien avoir de bonnes sensations. C’est aussi ça être champion, faire avec la forme du moment. On s’adapte !

Avant « les Europe », j’ai été blessée. Cette fois-ci, j’ai eu zéro bobo. Que cela continue ! Je touche du bois ! Mais, c’est paradoxal, j’ai senti que cette préparation était plus difficile.

 

Pourquoi ?

Avant les Championnats d’Europe, à chaque sortie, je ramenais une médaille. Sur 7 tournois, j’ai gagné 6 médailles d’or. Même si j’étais fatiguée, même si je me suis blessée, la performance était présente. Cette fois-ci, je ne me suis pas blessée mais, par contre, la performance n’est pas au rendez-vous. Cela reste quand même une alerte.

En septembre, je perds au 2e tour à l’Open d’Allemagne et, juste avant, on avait perdu en finale des Championnats méditerranéens contre les Espagnoles chez elles. Bon, j’émets des réserves sur ces championnats. L’arbitrage était vraiment… particulier. Je n’ai pas l’habitude de parler de l’arbitrage, mais là, pour le coup, avec Yann (Baillon), on a du mal à encaisser… Quand on met 3 cannes et que les drapeaux ne se lèvent pas, tu es impuissante. Je perds contre une Marocaine que je ne connaissais pas. Elle n’est même pas n°1 de son pays, c’est d’autant plus rageant !

 

« Gagner en soi est une victoire »

Le titre de championne d’Europe change-t-il quelque chose dans ton approche des Mondiaux ?

Non, cela ne change rien. Je pars toujours pour gagner quoiqu’il arrive, qu’il y ait eu victoire ou défaite avant. Les Championnats d’Europe, c’est déjà loin ! Je repars de zéro. Je n’ai pas mes preuves à refaire mais c’est une nouvelle compétition. C’est une autre préparation, peut-être que mes adversaires travaillent différemment, peut-être que moi aussi, je travaille différemment… Je repars sans penser au passé. Je suis uniquement focalisée sur la performance à ces Championnats.

 

Quand tu gagnes ton titre de championne d’Europe, tu es évidemment contente mais pas satisfaite de la manière. Cette dernière est-elle un objectif en soi pour toi ?

La manière est tout le temps un objectif pour moi. Cela me pose justement problème ces dernières semaines parce que je n’arrive pas à m’exprimer comme j’en ai l’habitude. Je n’ai pas de bonnes sensations.

Je suis toujours dans la recherche du geste parfait. On va me dire que c’est la base du Karaté. Mais quand j’échoue, que je ne réussis pas ma technique, je remets tout en question. Ce n’est pas bon. Il faut savoir aussi gagner à l’arrache, avec des points un peu moches, un peu moins techniques, un peu moins beaux à voir.

C’est ça que j’essaie de me dire : l’important, c’est de gagner. Si on peut gagner avec le panache, c’est encore mieux, c’est encore plus beau. Mais déjà gagner en soi est une victoire. Il faut que j’apprenne à me contenter de la victoire sans forcément avec le panache.

 

« L’équipe, ça me transcende ! »

En équipe, à l’Euro de Montpellier, vous perdez en ½ finale face aux Croates. Tu l’avais mauvaise. Abordes-tu le tournoi avec un sentiment de revanche ?

Non, pas comme une revanche. A Montpellier, j’étais très, très frustrée car je pense que l’on ne s’est pas exprimé. On n’a pas exprimé notre talent, nos capacités physiques, nos capacités mentales. J’ai vraiment eu le sentiment que ma défaite a fait perdre l’équipe, alors que nous sommes 3 filles. Je ne suis pas toute seule ! A un moment donné, moi aussi j’ai le droit de perdre !

Cela a été le discours de Yann (Baillon) avec les filles : elles doivent aussi être au maximum de leurs capacités et aller chercher les victoires quand il y a eu des défaites auparavant.

Aux Championnats Méditerranéens, on a fait une très belle compétition (finale). Cela nous a rassurés dans ce sens. Je pense que l’on est prête. Cette fois-ci, on a toutes soif de victoires. On veut toutes aller chercher la médaille d’or.

 

Le tournoi par équipe, ça t’éclate vraiment, non ?

Moi, « les équipes », ça me transcende ! Je me redécouvre à chaque compétition. J’ai l’impression de m’exprimer encore 3 fois plus. Je sens que les filles comptent sur moi (Ndlr : elle combat souvent en n°1). Leur ramener la victoire va leur donner de la patate. Derrière, cela va enquiller les points, les beaux combats. C’est une saveur particulière.

Si on me demandait de choisir entre l’indiv’ et l’équipe, j’en serais incapable. Je pense que j’étais vraiment faite pour faire un sport collectif.

 

« 4 ans, c’est long, mais je peux surprendre »

Autre chose qui visiblement t’éclate, ce sont les réseaux sociaux. Pourquoi es-tu aussi présente ?

Ça m’éclate et c’est un échange réciproque. J’ai mon groupe de fans assidus, qui est présent sur chaque compétition. Je reçois des messages avant, pendant, après. Ils se connectent sur les web télé, quelque soit l’heure, peu importe.

Cela me fait penser à une dame qui habite à Tahiti. Parfois, elle se lève à 4-5 h du matin pour pouvoir me suivre. C’est juste énorme !

Avoir cet échange réciproque, limite ce lien d’amitié avec mes fans, c’est vraiment une force ! Quand je doute, ils sont là, ils me réconfortent. Quand je perds, ils sont là, ils me réconfortent. J’ai besoin de ça aussi.

 

Tu avais annoncé que tu arrêtais. Tu as changé d’avis. Les Jeux Olympiques, c’est si magique ?

Je sais que si je ne me donne pas une chance d’essayer, je le regretterais. Ce n’est pas dans ma philosophie de buter devant les obstacles, de me dire que j’aurai 32 ans en 2020, que j’allais rentrer dans la vie professionnelle… Je n’ai pas pris le problème comme cela. Je me suis plutôt mis en position de préparer les JO. La question était alors : « comment vais-je faire pour les préparer dans les meilleures conditions ? » (elle rit).

4 ans, c’est long, mais je pense que j’ai encore beaucoup de points de progression. Je peux encore surprendre sur certaines choses. Je me dis : « pourquoi pas ? ». Tout était réuni pour que je prenne cette décision là. Se dire : « c’est bien, tu as été championne du monde, d’Europe, tu as tout gagné, tu as été n°1 mondiale… Mais tu n’as pas participé aux Jeux »… Non ! 32 ans, c’est le bon âge pour terminer sa carrière (elle rit). En plus sur des Jeux Olympiques !

 

 

A lire aussi : Episode 1, côté cour

 

 

Alexandra Recchia

Née le 25 octobre 1988 à Lyon

Grade : 4e Dan

Catégorie : -50 kg

Club : Savigny-sur-Orge

Palmarès.

Championnats du monde. -50 kg : 1ère en 2012, 3e en 2014. Equipe : 1ère en 2010 et 2012, 2e en 2014.

Championnats d’Europe. -50 kg : 1ère en 2013 et 2016, 3e en 2012. Equipe : 2e en 2011 et 2013, 3e en 2016.

Jeux Européens. 1ère en 2015.

Jeux Mondiaux. 2e en 2013.